Des visites culturelles

Voici une revue rapide des sites qu'on a visité. Tout est extrêmement normé durant ce voyage, c'est d'un repos total et on se laisse porter au point de ne pas savoir (si on veut) ce qu'on fera dans deux heures. Ce qui est certain par contre c'est que chaque journée comporte de plaisantes périodes de glande absolue, qu'on passe à dormir, ou de manière plus productive, à bouquiner vautrés comme des phoques (des phoques capitalistes bien entendu, à qui des soignants amènent du poisson pour qu'ils n'aient pas besoin de se déplacer. Et la nourriture étant pléthorique, nous avons effectivement engraissé durant le séjour) sur le pont drôlement confortable du Dahabieh. La croisière comporte ainsi presque deux jours pleins sans aucune visite, juste de la glande assumée.

Ce qui me fait penser qu'on aurait peut-être pu se programmer la même chose sans aller sur un autre continent... j'y réfléchirai plus tard.

Cependant quelques visites sont tout de même au programme, je les consigne ici pour ne pas oublier.

El Khab

El Khab est une des rares nécropoles égyptiennes situées rive Est : les 3 000 ans de religion égyptienne tablent en effet sur un voyage vers l'au-delà orienté vers l'ouest, raison pour laquelle la plupart des sépultures sont situées à l'orée du désert mais sur l'autre rive du Nil. Bon, ici il semblerait que la réalité topographique ait pris le pas sur les impératifs religieux, et que la protection du site des inondations ait été prioritaire sur un voyage heureux vers l'autre monde. C'est la nécropole d'une ville très active au Moyen Empire (peut-être même capitale régionale un moment ? j'ai oublié) et les tombes sont creusées à flanc de colline (j'ai failli écrire montagne mais n’exagérons rien). Ceci dit, on distingue des reliefs de l'autre côté de la vallée (c'est-à-dire à l'ouest j'espère que vous suivez) qui au vu des explication fournies, me sembleraient plus propices à l'installation d'un domicile éternel ; je n'aurai pas d'explication sur le choix du site ce qui me fait dire qu'en réalité on ne sait pas pourquoi celui-ci a été choisi.

On ne visite pas la ville antique elle-même bien qu'elle soit à côté, protégée par une enceinte de terre crue (qu'on distingue toujours très bien c'est complètement fou quand même des gens ont construit ce mur il y a 3 ou 4000 ans avec des biques de terre mélangées à du crottin et de la paille et c'est toujours là, à vrai dire ça remplit encore assez bien son office de mur) et une ville moderne à un tout autre endroit (plus loin de l'eau mais au diable la logique), qu'on distinguerait mieux avec des jumelles (rappelons-nous que les jumelles sont interdites dans ce pays à moins de vouloir goûter aux geôles locales) mais qui surtout parait ridiculement petite par rapport à la mine de salpêtre monstrueuse dont nous avons utilisé le quai de chargement pour débarquer tout à l'heure.

C'est bien joli tout ça mais que voyons nous ici ? pas grand-chose à vrai dire et heureusement que nous n'avons pas visité d'autres tombes à Louxor avant la croisière sinon nous aurions été cruellement déçu.

Bref, deuxième contact avec les antiquités égyptiennes.

Edfu

Heureusement (pour la dimension spectaculaire du voyage) l'après-midi même nous visitons Edfu, un des temples les mieux conservés du pays. Mais d'abord, couleur locale : le temple est en ville et pour le rejoindre depuis les quais encombrés de petits enfants édentés faisant la manche, le tour operator fait circuler tous ses touristes en calèche. Il y a des calèches dans chaque site touristique d'Égypte et honnêtement je ne comprends pas l'intérêt de la chose. Tous les animaux sont étiques et pour certains visiblement maltraités voire au bord de l'interruption de service, les calèches sont aussi déglinguées que le reste et leur proximité avec le crottin y a imprimé une odeur indélébile. En plus le cheval n'est manifestement pas une bête bien adaptée aux rigueur du climat local (les paysans utilisent des ânes qui ne réclament pas 60 litres d'eau par jour et ne meurent pas de coup de chaleur).

Ce qu'on aime par contre c'est la puissance graphique des hiéroglyphes et leur état dingo de conservation

Mais cessons de nous plaindre pour parler plutôt d'Edfu : le temple est effectivement impressionnant car il est très complet : le pylône (mot d'archéologue français imbécile du XIX° “si on prolongeait cette structure de 400 m elle aurait la forme d'un pylône” désignant le mur principal séparant le temple de l'extérieur, et sur la surface duquel sont gravées des figures monumentales) n'est pas détruit, il s'ouvre sur une cour ceinte de piliers (la cour était ouverte au peuple à quelques rares occasions) qui elle-même donne sur une salle hypostyle (c'est-à-dire remplie de piliers cette fois) avec son plafond (ici, pas de peuple, des dignitaires plutôt), puis une succession de chambres dont les portes alignées sont de plus en plus petites pour aboutir à ce qui n'est plus qu'une niche ou réside le dieu (qui prend la forme d'une statue à nos yeux de mécréants. Difficile à expliquer aux enfants, je crois que Blaise n'a toujours pas compris).

Et puis il y a aussi des salles sur les côtés, des escaliers (il faut bien monter le dieu sur le toit pour le recharger au soleil) et tout est recouvert d'inscriptions, sculptures et hiéroglyphes, du sol au plafond c'est très impressionnant et on comprend bien ici l'impact qu'a pu avoir ce genre de sites sur les premiers visiteurs européens lorsqu'ils les découvraient à la lumières des torches.
La structure du temple proprement site est toujours entourée d'un mur d'enceinte et donc d'un corridor à ciel ouvert assez étroit où les sculptures sont évidemment légion et décrivent tout un tas d'évènements. Ici, chose amusante : le corridor en question a été utilisé comme écurie par l'armée de Napoléon.

Et l'ensemble du site est environné de débris fondus de murs en terre crue sur lesquels est installée la ville moderne. Ce qu'on en voit d'ici ce sont surtout des miradors et des barbelés.

Gebel Sisileh

Le surlendemain (oui après la journée de glande assumée que j'évoquais plus haut durant laquelle des inconscients ont nagé dans le Nil parmi les déchets et les bactéries), visite d'une carrière de pierre qui s'étale sur les deux rives du fleuve.

Notons comment la roche a été creusée de manière à amarrer les bateaux qui venaient chercher la pierre.

La montagne est idéalement placée le long de la voie navigable et a été utilisée comme carrière pendant 6000 ans. Les sphinx de Karnak comme les pierres du premier barrage d'Assouan (1904) ont été extraites ici et on peut lire dans la carrière les diverses techniques d'extraction depuis le premier empire jusqu'aux romains.

En plus des égyptiens ont eu le bon goût de creuser quelques cénotaphes (i.e. tombes inachevées) pour parfaire la visite, ainsi que d'installer un temple au bénéfice des ouvriers qui travaillaient sur le site.

Kom Ombo

C'est le dernier site de la croisière avant d'atteindre Assouan, un très joli temple situé dans un des rares méandres du fleuve et au pied duquel les bateaux s'arrêtent. Il est assez bizarre car c'est un temple double, comme deux temples accouplés consacrés à deux divinités distinctes : le crocodile Sobek et le faucon Horus.

Parmi les anecdotes amusantes : c'est un temple ptolémaïque, c'est-à-dire tardif par rapport aux empires égyptiens, construit à une époque où les pharaons étaient des pièces rapportées étrangères, considérées par Rome comme des gouverneurs de province (une province fort utile grâce à sa production de blé et de coton) et surtout superstitieuses.

Là où les anciens pharaons connaissaient leur place dans l'univers et avaient la certitude de rester dieux pour l'éternité, les romains s'étaient greffés sur une religion trop ancienne pour eux.
Ainsi la chambre contenant le dieu (tout au fond, vous vous souvenez) comporte ici un passage secret et une cloison ainsi qu'une chambre d'écho. L'explication étant que quelqu'un d'autre que le pharaon pouvait s'y glisser pendant que le roi était en tête-à-tête avec son dieu, et parler avec la voix du dieu. Je ne sais pas si cette explication est fondée sur des textes mais je l'aime bien.

Le temple était aussi un genre d’hôpital, le corridor arrière comprend un tableau détaillant des instruments de torture chirurgie de l'époque : pinces, écarteurs, scies, balances...

Il y a aussi sur une des ailes une liste de noms de villes (on sait que ce sont des villes car les noms sont dans des cartouches crénelés : les créneaux figurant des fortifications) accolées à des silhouettes de prisonniers (une manière de présenter des étrangers, forcément soumis à la puissance du souverain), comme dans la liste égéenne des colosses de Memnon.

On trouve aussi à l'extérieur du temple un nilomètre (appellation officielle), c'est-à-dire un puits relié au fleuve (par un tunnel), permettant de mesurer le niveau des crues année après année. Et aussi de réaliser des dévotions j'imagine.

Admirons la qualité de l'arrosage antique :

Assouan

Le moment de cesser de voguer de manière insouciante sur le Nil est arrivé, nous voici obligés de composer de nouveau avec les nécessités désagréables du voyage : prendre des taxis, négocier avec des intermédiaires, ne pas savoir où on va exactement et gérer notre temps quelle horreur :)

Il faut marcher dans la ville et en constater la crasse de près. Heureusement qu'Assouan est un endroit absolument enchanteur (pas la ville elle-même hein, le site) : accolée à la première cataracte, Assouan s'est développée dans un chaos de granit et d'îles éparpillées dans le fleuve, tout est hyper beau, y compris (de loin) les villages nubiens pleins de couleurs avec des maisons bleues, blanches, jaunes et rouges. Bref le décor de carte postale est bien présent c'est formidable.

En plus de cela nous foulons de nouveau l'antiquité. De discussions ultérieures j'apprendrai que c'est un des sites les plus anciens d'Égypte, difficile à fouiller car habité sans discontinuer, où l'on tombe sur des statues qui dépassent du sol en pleine rue (pas dans la ville moderne, mais dans le village nubien situé sur l'ile Éléphantine).

On passe une bonne partie de la journée à gérer le déplacement vers notre destination suivante il faut prendre un premier bateau, puis une voiture (nous sommes 8 de nouveau, tout est plus compliqué) pour passer de l'autre côté du premier barrage (celui de 1904 ; le barrage Nasser qui date de 1964 est encore un peu plus haut) et enfin un dernier bateau afin de rejoindre l'île de dessin animé où se trouve notre hôtel juste en face de Philae.

Philae

Philae, c'est aussi un temple relativement récent (ptolémaïque disons-le tout net désormais que nous avons intégré le jargon des archéologues) même s'il intègre des éléments plus anciens et il a aussi été utilisé jusque tardivement pour son usage initial (le culte d'Isis) : tardivement c'est-à-dire jusqu'après le décret de Justinien qui interdisait tout culte autre que chrétien. Mais ces salopiots de chrétiens ont fini par arriver à leurs fins et faire main basse sur le temple qui est devenu une église copte.
Cependant son plan diffère des autres temples car il a une organisation beaucoup plus romaine et ses diverses parties sont un peu désaxées au lieu d'être parfaitement alignées ce qui lui confère une dimension unique et exotique.

L'autre chose qui le met à part, c'est son environnement : situé sur une île (il était déjà sur une île dans l'antiquité, mais pas celle-ci, sa voisine, inondée partiellement grâce au premier barrage, raison pour laquelle les premiers touristes le visitaient en barque. Du coup il a été déplacé dans les années 60 au même moment qu'Abou Simbel) au milieu de ces roches granitiques disposant d'une multitude de points de vue terriblement photogéniques.

Les enfants ne se remettent pas de ce très joli graffiti en latin bien en vue sur une des portes intérieures : “machin stultus est” (littéralement machin est un crétin).
Je suis moins sensible au charme du kiosque de Trajan, totalement romain et situé à côté du temple égyptien même si la juxtaposition des architectures joue à plein son effet d'étrangeté. De près, bof, même si (selon les architectes qui m'accompagnent) les proportions en sont exquises.

Malheureusement je n'ai jamais été si sensible aux proportions, ou plus précisément je n'arrive jamais à distinguer ce qui ressort des proportions dans la qualité d'une architecture et pourtant c'est pas faute d'avoir visité des sites de tout type pendant des années et avec des spécialistes.

Retour à la vallée des rois

De retour à Louxor (nous avons pris le train pour rentrer, et mis à part le moment plein de confusion où nous avons dû trouver le train, puis nos places en repoussant les assauts des porteurs de bagages pour finalement tenter de comprendre où nous étions censés être assis, ce fut un trajet fort agréable, surtout par comparaison avec la voiture, et rapide puisqu'en trois heures nous avons fait le chemin inverse des cinq derniers jours) nous profitons de la fin de notre séjour pour aller voir de plus près la vallée des rois. Et je suis encore aujourd'hui très heureux d'avoir attendu d'être mieux immergé dans la culture antique pour venir ici et terminer en apothéose.

Maintenant acclimatés au fonctionnement local, c'est un peu moins pénible de prendre les taxis, d'autant plus que nous logeons juste en face. La vallée doit être le site le plus visité de tout le pays avec Gizeh; il vaut mieux s'y prendre tôt pour éviter la foule. S'y prendre tôt et s'être un peu documenté avant afin de savoir ce qu'on souhaite voir et dans quel ordre. Le billet générique donne accès à trois tombes, sauf celles qui nécessitent un billet dédié. Quand on additionne les prix des billets, ça fait cher par rapport au pouvoir d'achat local (les égyptiens ont des tarifs spécifiques), mais pas du tout assez à mon goût pour le pouvoir d'achat globalisé et surtout pour avoir le privilège de visiter un endroit si exceptionnel et dont la visite elle-même dépêche la disparition.

#egypte